• Le coeur de l'épaulard - Writober #1

    Je participe sur facebook (sur un groupe nommé "Les Passionnés de Literrature M/M") au Writober. Donc une nouvelle de plus de 1000 mots par semaine durant le mois d'octobre. Car mon masochisme n'a aucune limite. Le thème de la semaine dernière était l'eau avec sept mots imposés : glace, vapeur, écume, pluie, marécage, abysse, cité engloutie.

    Je vous laisse donc sur cette petite nouvelle sur laquelle je me suis bien fait plaisir, même si elle a mis du temps à sortir !

    (PS : Cette nouvelle se passe dans l'univers d'un de mes projets de fiction)

     

        Ses patins vrillent la glace, coupure nette et muette tranchant la surface. Rien ne bouge. La neige a tout englouti, le froid a tout engourdi. Tout, sauf elle. Ce n'est pas quelques degrés en-dessous de zéro qui vont l'arrêter, ni les fissures qui commencent à zébrer le verglas à ses pieds. Elle les regarde s'étendre, plantée au milieu de sa scène, son souffle vaporeux blanchissant l'air.

        Elle tremble, mais le froid est innocent. Les fissures s'agrandissent. C'est le frisson du risque. Elle sourit et repart de plus belle dans son ballet silencieux. Ses patins quittent le sol dans une volte. Un dérapage et la voilà étalée, hilare. Sa chute résonne jusque dans les profondeurs. Elle se sait surveillée, alors elle la provoque. Et quoi de plus provoquant qu'un rire dans cette situation ?

        La glace se veine de plus belle, perdant sa transparence là où le fessier blessé l'a heurtée. Crac. Elle se relève et s'élance de plus belle.

        CRAC !

        Le sol se dérobe sous ses pieds.

        — Lahrine !

        À peine la lame de ses patins touche-t-elle le liquide qu'elle se sent projetée sur la rive. Son dos frappe le sol du marécage gelé mais elle ne pousse pas un cri, ni de surprise, ni de douleur. Ses lèvres s'étirent en un sourire, bien caché derrière son écharpe de grosse laine.

        Elle est là, et rien ne saurait la rendre plus euphorique. L'immense nageoire d'épaulard bat la glace pour atteindre le bord. Des yeux d'un vert vase la fixent avec mécontentement.

        — Tu sais, il y a d'autres moyens pour m'appeler que de risquer ta vie de cette façon, accuse la fille de l'écume.

        — Mais ce serait beaucoup moins amusant.

        — Moi, je ne trouve pas ça amusant du tout.

        Le visage de la sirène affiche une moue contrariée. Elle croise les bras sur sa poitrine nue et tourne le dos. Ses longs cheveux de jais ondulent sur ses épaules couvertes de givre. Les étoiles blanchâtres s'étendent sur sa peau, dentelles ouvragées par la nature en deuil. Soudain, le regard de Lahrine se pose sur la main salvatrice. Rouge.

        — Je t'ai blessée, s'excuse-t-elle.

        — Tant que toi, tu vas bien, peu importe. Une blessure guérit, mais une vie ne revient pas.

      -o-      

    Ses patins peinent sur la glace. Elle vacille, petite créature emmitouflée dans une écharpe plus grande qu'elle. Ses fesses heurtent la glace. Des larmes perlent au coin de ses yeux. Ils rient. Ils se moquent. Ses joues se strient de torrents salés. Elle veut arrêter. Elle veut rentrer. Mais elle est bloquée.

        — Lahrine, on rentre. Tu nous r'joindras quand t'auras trouvé le moyen d'rester sur tes jambes ! crie l'un d'eux.

        — Non, ne me laissez pas là ! supplie-t-elle.

        Ils s'en fichent. Rien ne les oblige à la surveiller, ce n'est pas comme si elle faisait partie de leur famille. Enfin, pas vraiment.

        — Aleksei ! Boris !

        Ses plaintes se perdent dans le vent glacé. Elle tente de se relever, mais ses moufles glissent sur le verglas. Ventre à terre, la petite fille pousse de toute ses forces. Ses genoux, sûrement bleuis par les chutes, tapent contre la surface.

        Crac.

        — Non non non non...

        Elle s’aplatit contre la fissure, comme si ce geste allait réparer son erreur.

        — Aleksei... Boris... Aidez-moi...

        Sa vue est complètement brouillée, son nez coule. De ses traits poupins, il ne reste qu'une figure dévastée par la peur, mouillée de pleurs et de morve. La fissure s'élargit. Encore. Et encore. Le craquement résonne à ses oreilles. Voilà donc le glas de sa courte et malheureuse existence.

        CRAC !

        Un cri de pure terreur s'échappe de sa bouche. La glace s'affaisse sous son bassin. Le gouffre s'agrandit dans un clapotement. Il l'aspire, il la happe vers les abysses. Ses grands yeux bleus s'écarquillent et elle tente de s'agripper à la paroi lisse. Mais alors que ses pieds s'enfoncent dans l'eau, elle se sent projetée.

        Lahrine glisse et glisse encore jusqu'à heurter la rive du lac. Le choc l'étourdit. Son dos lui fait mal. Froid. Elle a froid et mal. Les larmes ne tarissent pas tandis que des sanglots misérables s'échappent de ses bras derrière lesquels elle s'est repliée.

        — Petite ? Est-ce que ça va ?

        Mais elle est bien trop choquée pour répondre. Les hoquets l'empêchent de respirer. Elle étouffe. Une main douce se pose sur son épaule, lui frotte le dos.

        — Chut... Ça va aller... Tu n'es plus en danger, tente de la rassurer la présence.

        Au bout de quelques minutes, la fillette respire à nouveau. Elle ouvre les yeux et tombe sur une bien étrange sauveuse. Poitrine dénudée, elle ne semble pas souffrir du froid. Un visage rond qui n'a point souffert du rude hiver, décoré de deux marques blanches au-dessus des sourcils. Puis, sous la taille, une chose bien étrange. Une queue de poisson. Enfin, pas vraiment. L'épiderme lisse et glissant se pare de noir et de blanc. Le ventre clair et le dos foncé. Une nageoire d'orque.

        Lahrine renifle et essuie son nez du dos de sa moufle.

        — Ah non, ne fais pas ça : c'est sale. Viens là.

        Elle s'approche et laisse la sirène lui nettoyer le visage.

        — C'est bien mieux comme ça, non ?

        Le sourire de la créature réchauffe son cœur. Depuis combien de temps ne lui a-t-on pas souri avec bienveillance. Ses petits bras s'accrochent à la taille de la femme. Elle pose sa tête entre les deux seins, l'oreille attentive. La chaleur d'une embrassade, le lent battement d'un cœur bien trop grand pour ce corps. Les bras charnus passent sous les jambes de la fillette et la soulèvent.

         — Je m'appelle Bun-Khan, et toi ?

        — Lahrine.

     -o-

         — Y'a plus rien.

        — Comment ça ?

        Le ventre de Lahrine grogne. L'hiver n'avait jamais été aussi cruel. Il fait si froid que même les poissons polaires ont déserté la zone. Les phoques sont descendus au sud et leurs prédateurs ont fait de même. La tribu n'a plus rien.

        — J'suis sûr qu'on a été maudits.

        — Pourquoi tu dis ça, Alek ? C'est l'hiver, c'est tout.

        — Moi j'suis sûr que c'est pas naturel.

        Elle l'ignore et attrape ses patins. Lorsqu'il est comme ça, Aleksei est pire qu'un renne bâté. Depuis la mort de Boris, il ne cesse de ruminer, d'accuser tout et tout le monde de chaque malheur dans sa vie. Elle appuie sur la poignée, mais la grosse main d'Aleksei la bloque.

        — Où tu vas, encore ?

        — Au lac.

        — Pourquoi t'y vas tout le temps ? Y'a rien là-bas, c'est tout mort.

        — Ça ne te regarde pas.

        — Oh qu'si ça m'regarde, c'est moi qui te nourris, alors j'ai l'droit de savoir ! s'énerve-t-il.

        — J'essaie de pêcher des poissons d'eau douce, OK ?

        — Tu sais que c'est interdit.

        — Oui mais on meurt de faim. Alors tu peux bien me laisser aider un peu, non ?

        — C'est pas un problème de femme.

        — Mais...

        — La ferme !

        Il n'attend rien de plus d'elle, alors elle baisse les yeux et acquiesce. Un sourire satisfait étire les lèvres de son frère. Ses doigts épais relâchent la poignée et elle sort sans plus s'attarder. La présence d'Alek l'étouffe autant que sa contrariété. Elle n'a que faire de ce qu'il pense, au fond.

         Femme ou pas, tout le monde doit mettre la main à la patte en période de crise. Mais ce n'est pas l'avis du Conseil. Ces vieux mâles butés refusent de laisser les femmes pêcher ou chasser, comme si cela allait les rendre stériles.

        De parfaits abrutis.

        Pourtant, jamais elle n'ouvrait la bouche pour protester. Cela ne servirait qu'à la faire bannir. Ou tuer. Un mâle en colère, d'autant plus lorsqu'il a bu, peut se révéler dangereux.

      -o-

         — Tu as encore maigri.

        — Et toi, tu te portes toujours aussi bien.

        Lahrine s'accroche à sa canne à pêche tandis que l'eau gèle à nouveau autour de son fil. Bun-Khan n'a jamais perdu ses rondeurs. C'est l'avantage d'être le seul prédateur du lac.

        — Tu as l'air contrariée, s'inquiète la sirène.

        — On n'a plus rien à manger et le conseil refuse encore de nous laisser pêcher.

        — Pourtant, tu le fais.

        — Et si j'attrape quelque chose, je le mange sur place. Sinon, je vais me faire punir.

        La femme agite sa nageoire dans le trou pour déglacer l'appât avant de se retirer.

        — C'est stupide.

        — Oui.

        — Et en plus, tu as faim.

        — Non, ment-elle sans sourciller.

        Mais son traître de ventre se met à gronder. Lui refuse de mentir sur ce point, contrarié comme il l'est depuis plus d'une semaine. Bun-Khan sourit et plonge dans le cercle sans se soucier des protestations vocales de sa compagne. La jeune fille soupire, vaincue. Elle n'en fera jamais qu'à sa tête. Alors elle observe les eaux profondes d'une noirceur apaisante. Accroupie au bord du trou, elle pense à tout ce que l'orque a pu lui décrire, ces histoires féeriques sur le monde souterrain qu'elle a dû quitter. Mais Lahrine n'est plus cette petite fille qui croit au conte de la cité engloutie au fond du lac. À quoi sert-il de rêver à ce que l'on ne pourra jamais avoir ?

        Lorsque la sirène remonte, les bras encombrés de deux énormes poissons, elle fond en larmes. La fatigue. La faim. Les brimades. Elle n'en peut plus. Ses mains masquent son visage défait dans un dernier élan de fierté, mais ce n'est plus qu'une illusion. Les bras familiers viennent l'entourer, elle se laisse aller contre le cœur, laissant échapper ses sanglots bruyants.

        — Si je pouvais, je te garderais près de moi, chuchote la voix amère à son oreille.

        Mais elle ne peut pas, et c'est là le problème. Lahrine ne survivrait pas au froid. Lahrine n'est pas comme elle.

     -o-

         — J't'ai dit de t'mêler de tes affaires de femme !

        Le coup part. Sa mâchoire la brûle. Elle lève les bras pour se protéger.

        — D-désolée, pardonne-moi, réussit-elle à bégayer.

        Mais il n'entend rien. Il continue à hurler et à la frapper. Quelqu'un l'a vue au lac. On l'a vue pêcher. Une femme qui pêche, une honte pour son frère.

        — Tu m'as humilié ! J'aurais dû te noyer moi-même y'a dix ans !

        Il lui agrippe les cheveux et la tire jusqu'au tonneau. Elle tente de résister, mais rien n'y fait. La grosse main lui plonge le visage dans l'eau. Elle veut crier. L'eau tente de rentrer dans ses poumons. Par chance, elle arrive à relever la tête. De l'air ! Il la jette contre le mur.     — Si j'te vois encore aller là-bas, t'es morte.

     -o-

         Ses larmes se sont taries depuis longtemps maintenant, mais la menace continue de tourner dans sa tête. Elle ne doit pas y retourner.

        Bun-Khan...

        Elle ne peut pas non plus l'abandonner. Et puis, quel sens aurait sa vie sans elle ? Lahrine n'a jamais vécu que pour les petits fragments de bonheur caché qu'elle peut grappiller à ses côtés. Elle doit au moins la prévenir, aller la voir une dernière fois avant d'arrêter. Alors elle se lève discrètement. Aleksei doit dormir à cette heure-ci.

        Sa main attrape le manteau de peau au porte-manteau et elle sort sans faire grincer la porte. Il neige. Ses pieds s'enfoncent dans la poudreuse. Si seulement les flocons pouvaient engloutir ses problèmes aussi facilement qu'ils recouvraient leur propre souillure.

        Ses jambes sont lourdes. Elle sait son visage bleui et ses cheveux désordonnés. Comment va-t-elle l'annoncer à sa sirène ? Mais soudain, elle s'arrête. Des bruits de pas.

         On la suit !

        Elle se retourne et tombe nez à nez avec un groupe d'hommes et, en son centre, Aleksei. Son visage est déformé par la rage mais il ne fait rien. Il reste figé, tendu comme un arc. Sa fureur émane de lui comme la chaleur des Enfers.

        — J'savais qu'tu pourrais pas t'en empêcher. Tu veux y aller ? On va t'y aider.

        Les hommes la saisissent, leurs mains entourant ses bras maigres. Ils la tirent vers le lac, la faisant trébucher. Ses tibias sont écorchés. Elle pleure et crie qu'on la lâche.

        C'est la fin.

        Ils vont la tuer.

        Elle voit l'étendue gelée se profiler au loin. La lumière morbide de la lune l'éclaire comme la scène d'un spectacle. Celui de son exécution.

         Ils ont pris les harpons. Elle voit d'ici les lances la transpercer. Ils vont la laisser se vider de son sang sur la glace jusqu'à ce que mort s'ensuive ! Lahrine hurle de plus belle.

        — Pitié ! Alek ! Laisse-moi ! Je ne recommencerai plus !

        La colère le rend sourd. La colère le rend aveugle. La colère le rend muet. Il ne veut qu'une chose : qu'elle crève, qu'elle souffre pour son humiliation. Il la pousse sur la glace, jusqu'au centre du lac. Les hommes le suivent prudemment pour ne pas que la paroi cède. Aleksei s'approche, harpon à la main. Il arme le bras.

        Mais la glace se brise. Une immense mâchoire noire se referme sur ses jambes et le happe vers l'eau. Il hurle de lancer l'attaque.

        — Non ! Bun-Khan ! Ne fais pas ça !

        Mais c'est trop tard. Les harpons se plantent dans le corps du prédateur. Une pluie de sang rougit la glace. Lahrine court auprès de sa compagne, elle s'interpose. Mais les hommes n'en ont pas fini avec elle. Aucun ne s'arrête. Aucun ne cherche à l'éviter.

        La douleur.

        Elle baisse les yeux, mais ne voit que la queue du harpon qui traverse son ventre. La bouche de Lahrine se remplit d'un liquide au goût de fer. Elle vacille et tombe à genoux.

        — Bun-Khan...

        Sa main se pose sur la tête de l'orque. La bête semble inconsciente. Morte.

        — Emmène-moi, supplie-t-elle dans un souffle.

        L'immense mâchoire s'ouvre une dernière fois. Ses crocs s'enfoncent dans la chair meurtrie. Elle l'attire dans les eaux calmes. La lumière de la lune s'éloigne. Le froid s'éloigne. La peur s'éloigne.

         Oui.

         Elle l'emmène. Loin. Très loin d'ici. Au plus profond du lac, dans les abysses silencieuses d'une cité engloutie, là où seuls résonnent les battements du cœur de l'épaulard.

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  • Commentaires

    1
    Lundi 15 Octobre à 22:01

    Tu es horrible. Quel sadisme de faire une fin comme ça ! J'attends la version rose bisounours et mariage en bord-de-glacier de pied ferme. (=3=)

    ~Ici à la SPPM (Société Protectrice des Personnages Maltraités) on prend ce genre de problèmes au sérieux et n'hésitons pas à faire tomber le glaive tranchant de la justice sur les auteurs contrevenants !~

    J'aime vraiment les histoires sous la neige, c'est cool à dessiner ;w; (et je suis inspirée pour les trucs sous-marins depuis la plongée aussi x)) ça me donne vraiment envie. En plus je peux dessiner un perso avec des dents pointues. Parce que c'est impossible de me convaincre que Bun n'a pas la même dentition qu'une orque. C'est décidé, c'est comme ça. Quelle charme ont ses quenottes ᐠ( ᐛ )ᐟ

    (...C'est un peu nul de ma part de te dire ça, tu vas avoir un truc en plus sur ton ardoise à attendre pendant que je meurs une troisième fois en prépa :') Mais si ça peut te motiver pour la happy end...)

    Ca se passe dans quel pays d'ailleurs ? Russie dans le cercle arctique ? Lahrine ça ne me dit rien du tout comme nom °^°

      • Mardi 16 Octobre à 06:58

        Je vais arranger ça, promis ><

        Bun-Kahn est un vrai orque, bien sûr qu'elle ales dents pointues ! C'est une grande chasseresse XD

        (J'attendrai un an de plus s'il le faut, et encore un autre pour les délais °^°)

        Ça se passe dans une Terre alternative à la nôtre, dans la même que celle du Vautour ^^. On est environ dans l'extrême Nord-Ouest de la Russie.

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